Premier jour à Izmir, Turquie.

Premier jour hors de l’Europe.

Après avoir traversé la frontière avec difficulté (les gardes turcs ont décidé de m’emmerder avec les papiers et documents administratifs) je conduisais 200km plus au sud, pour arriver dans la ville brumeuse.

Izmir a une population de 3 millions d’habitants, elle immensément plus grande que tout ce que j’ai vu jusqu’à aujourd’hui, je vivais surtout dans de petits endroits, les camps étant principallement localisés dans des petites villes et villages frontaliers.

Là, les choses sont complètement différentes.

Sophie, une expatriée française m’a chaleureusement accueillie dans son appartement, basée dans les quartiers sur les collines entourant la ville.
Directement, j’ai rencontré Felipe, un codeur brésilien, et Hassan, un jeune Syrien impliqué dans l’aide aux réfugiés d’Izmir. Nous avons passé la soirée ensemble, planifiant ce que nous allions faire le lendemain.

 
J’avais besoin de dormir après Lesbos … Le soir, après notre première rencontre, je m’écroulai aussi profondément qu’un mort.

Polaroid CUBE

Le lendemain matin était calme, ensoleillé et revitalisant …
L’appartement de Sophie était le plus haut de son immeuble et offrait un panorama incroyable. Après un bref tour de la ville turque en compagnie de Sophie, je me sentais déjà mieux que la veille.

Nous allâmes ensuite au centre-ville en traversant la jetée du port … Passant les foules, les marchés turcs colorés et bruyants, appréciant les senteurs de la culture, les sons des traditions et la musique de la vie ….

Je me sentai étonnamment accablé par la paix, inconscient de tout, me sentant déplacé, et à la fois heureux … Quelque chose que je n’arrivais pas à m’expliquer clairement.

exile (249 of 500)

Ensuite, nous avons rencontré Felipe, Hassan et d’autres personnes dans un café pour commencer nos actions de la journée. Jusqu’à présent, dans les camps, c’était les réfugiés qui venaient à nous … Ici, la situation était radicalement différente … c’était nous qui allions à la rencontre des syriens directement chez eux.

exile (227 of 500)

 
En Turquie, les familles syriennes pouvaient rester longtemps … D’une manière ou d’une autre, traverser la mer était si cher que beaucoup étaient coincé ici depuis des années, essayant de gagner de l’argent pour payer les contrebandiers … Mais gagnant à peine pour soutenir leur propre famille.
Et nous en avons rencontré qui vivaient dans la ruine depuis des années … N’ayant rien … Désespéré, mourant aussi lentement que le bâtiment dévasté dans lequel ils survivaient.

Encore une fois, tout était différent …

Différent de la Croatie, de la Macédoine, de la Grèce. Ici, nous n’essayions pas d’aider des milliers de réfugiés à se remettre et à traverser d’un camp à un autre … Nous ne les sauvions pas d’un voyage terrible, humide, épuisant … Nous ne pouvions pas aider autant de gens, rien que de les trouver prenait du temps. Ils étaient dispersés partout.

Nos tâches étaient de trouver les familles, de parler avec eux pour connaître leurs besoins, leur plan pour l’avenir, vérifier leur condition de vie, l’hygiène, les enfants, etc. … Faire une liste … Aller à un entrepôt où se trouvaient quelques dons, aller acheter de la nourriture dans les magasins, etc. …. et ensuite revenir à la famille pour leur apporter les produits.

Il ne s’agissait pas du travail de bénévolat que je connaissait car nous aidions en fait 3 ou 4 familles par jour … Nous pouvions à peine faire plus et je me suis sentais impuissant et triste pour ces personnes qui quittaient leur pays, leur maison et leur peuple pour faire face à cette situation … Laisser une mort violente en Syrie pour en trouver une autre plus lente en Turquie …

Et ces familles sans abri, ces personnes démunies n’avaient pas d’autre choix que de travailler dans les rues, de collecter cartons, journeaux, cagettes … Vendre des cigarettes, n’importe quoi pouvant rapporte 1 ou 2 livres turque …
A peine de quoi payer le loyer … Ce n’était pas suffisant pour qu’ils vivent … La traversée à 1000 euros par tête n’était qu’une utopie pour eux.

Je n’étais deffinitivement plus en Europe … un étranger dans une puissance étrangère qui ne fait pas partie (et qui ne veux pas semble-t-il) des lois et des règles de l’UE. C’est un peu difficile d’être Européen ici, de sentir l’aversion, la méfiance du pays dans lequel vous déménagez pour vous aider.
La Turquie se fiche que vous veniez de l’UE … que vous ayez un passeport ne signifie plus rien … être Français ne fait aucune différence dans la façon dont vous serez reçu … c’est peut-être même pire en fait …

Jusqu’ici, il me semble que la Turquie ne veut rien avoir à voir avec l’Europe …

Et j’ai vu et goûté le pouvoir de sa culture, de son histoire … et oui… La Turquie est un autre monde …

Polaroid CUBE

La langue, l’écriture, les couleurs, les architectures … le premier contact avec le pays est un choc … et vous apprenez l’histoire, vous apprenez à connaître la religion, cet énorme sujet dans la vie quotidienne turque qui se déroule presque dans tous ses aspects …

L’islam n’est pas seulement entendu cinq fois par jour au moment de l’Adan, lorsque la ville se met à chanter et à chuchoter de partout … des signes, des minarets de mosquées aux croissants blancs du drapeau turc affiché à presque toutes les rues des fenêtres … l’islam est omniprésent.
Le casse-tête politique du pays est également quelque chose de perturbant … Sophie m’a parlé d’Erdogan, de l’AKP, du PKK, du problème kurde, d’une guerre civile divisant le pays, sa population et sa mentalité en deux parties …
Elle m’a parlé de l’énorme histoire du pays … de sa figure légendaire: Atatürk, celui qui, révolutiona le pays après la chute de l’Empire Ottoman au début du 20ème siècle.

Et vous vous rendez compte que quelque chose diffère ici, face à l’Europe et à notre mode de vie … et vous commencez à comprendre, timidement au début … mais peu à peu, les choses deviennent plus claires, plus précises …

Et nous avons travaillé dur, tous ensemble dans la ville.
Tout était différent des travaux du camp: tout d’abord, notre groupe n’était pas enregistré en tant qu’ONG et la plupart d’entre nous avaient leur propre vie à côté, leur emploi, leur famille, leurs histoires etc. ….

A l’exception de Hassan, Felipe, Sophie et moi-même, les membres du groupe devaient travailler du lundi au vendredi et ne disposaient pas de notre temps mis a dispositons des Syriens … Pour être efficace, nous nous réunissions chaque mardi pour devions avoir une planifier la semaine. Le mercredi, nous passions la journée à rencontrer de nouvelles familles à Basmane, le quartier syrienne de la ville.

“Rechercher les réfugiés” était quelque chose de nouveau pour moi … 

Une fois que vous aviez trouvé une famille, la deuxième étape consistait à faire leur connaissance, à découvrir leur histoire, à savoir combien ils étaient, quelle était leur profession en Syrie, quand étaient-ils arrivés en Turquie et s’ils voulaient rester ou à partir et si oui avec quel argent.

Nous prenions leur numéro de téléphone, leur nom, leur âge, leurs besoins et leurs souhaits … L’ensemble du processus durait longtemps, mais il était crucial pour nous de savoir précisément de quelle manière nous pouvions les aider. Et vous ne pouviez pas vous concentrer sur plus de 6 familles par jour … et à la fin de l’après-midi, nos trois groupes arrivaient au maximum à collecter des informations concernant 10 à 15 familles, pas plus … ce qui était, honnêtement, déjà une montagne de travail à venir …

La deuxième étape était de recueillir au cours du jeudi et vendredi, les donations spécifiques que nous allions apporter à ces familles.
La liste de leurs besoins et les feuilles que nous avions remplies la veille étaient à ce moment, crucial, ce qui nous permettait d’être précis et plus efficaces dans les dons et les biens que nous leur proposions.

Une famille pouvait avoir besoin de vêtements et pas beaucoup de nourriture alors qu’une autre demandait du charbon et des médicaments … chaque situation était différente et nous allions et venions vers le soi-disant «entrepôt» pour collecter et trier les vêtements, les mettre dans les sacs, conduire jusqu’au grossiste pour obtenir le nombre précis de sacs alimentaires conrespondant au nombre de familles que nous aidions cette semaine, etc.

Mais nous nous sommes également concentrés sur leurs besoins plus précis, en réparant les meubles, en traitant le problème éducatif pour les enfants, en essayant de mettre en place des leçons, en aidant à obtenir un papier officiel, un emploi ou au moins un revenu monétaire … Le travail en tant que bénévole devenait de plus en plus axé sur le social.

Nous organisions un atelier pour apprendre à coudre aux syriennes, en les impliquant dans l’enseignement de l’arabe pour les enfants, en demandant aux travailleurs de chantier d’aider à reconstruire les maisons délabrés … en organisant des repas collectifs chez les réfugiés etc . Ces activités se déroulaient tout au long de la semaine … ce suivi était basé sur une routine quotidienne et devenait en quelque sorte une partie de notre vie.

Peu à peu, nous créions un réseau à travers cette situation chaotique … Tout au long de la semaine, nous retournions aux familles pour suivre leur amélioration … des relations se créaient. Nous devenions amis, nous plaisantions … leur faisions signe lorsque nous les croisions dans les rues …

Quelque chose émergeait de nos luttes pour aider, de leur volonté de continuer et de ne pas abandonner … Dans une des situations les plus désagréables que j’ai vécu, quelque chose naissait et grandissait … L’humanité .

Ca parait naïf de l’appeler de cette façon, mais je ne trouve pas d’autre nom pour décrire l’atmosphère dans laquelle nous travaillions.

Plus que la fatigue, plus que le froid, la douleur, la faiblesse et la mélancolie qui nous traversait tous les jours, nous créions, je crois, une bulle chaude sur laquelle toute cette désolation et cette impuissance ricochait et devenaient quelque chose de bon, quelque chose qui poussait tout le monde à l’avant.

Quand les choses ne peuvent pas être pires … ça ne peut qu’aller mieux …

exile (237 of 500)

Et je souhaite que cela puisse durer éternellement, je souhaite que cela puisse s’améliorer étape par étape, jour après jour jusqu’à la fin de la guerre, jusqu’à la fin de la crise et le retour de ces gens à une vie normale …

Et je m’attendais à passer mon dernier jour à planifier le chemin jusqu’à Gaziantep et à tout empiler tout avant de partir … Mais le dernier jour à Izmir fut le paroxysme du bordel.

Proceder à une césarienne à l’hôpital … courir de famille en famille, de quartier en quartier, partout dans Izmir, remplir des taxis avec des familles entières pour se précipiter vers différents endroits etc …

À la fin, je suis content que nous l’ayons fait avec Hassan et Ayshegul et je n’oublierai pas par quoi nous sommes passés ensemble … Je suis fier de les appeler mes amis comme tous les autres; Felipe, Sophie, Angélique, Yunus, la famille d’Hassan, Bara, Yasin, Ersin, Merve, Can, Chris et tout les autres …

Enfin, je suis parti pour Gaziantep …

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s