J’étais en France, travaillant sur la première partie du documentaire (montage, voix-off, traduction etc …) tout en planifiant la deuxième partie du parcours (de ce projet qui maintenant était devenu bien plus que son but initial), regardant les différents endroits où j’irais etc . lorsque je reçu l’appel de Fred, de HSA me demandant de revenir ici à Kara Tepe, Lesbos pour continuer la documentation et le travail vidéo que j’avais commencé par l’hiver 2015.
Aussitôt que possible, j’ai réservé un vol et parti pour l’île.
D’une certaine manière, je savais que les choses étaient différentes là-bas maintenant que l’accord UE-Turquie était en place, mais je ne m’attendais pas à ce qu’elles le soient si drastiquement. Je suis arrivé à Lesbos quelques jours après l’appel de Fred; lui et David son venue me chercher à l’aéroport de Mytilini. Ils m’ont conduit directement au camp pour me montrer comment il avait évolué au cours des derniers mois. Tout d’abord, l’endroit m’a semblé le même, j’ai même rencontré de bons amis qui étaient déjà présents l’hiver dernier comme Sara, Shareen etc . mais bientôt j’ai compris combien tout avait changé: nouvelles infrastructures, nouveaux bureaux, nouvelles zones sanitaires, etc. …. Le camp avait été transformé en quelque chose de nouveau: une base humanitaire à long terme. Et comme les gens ne pouvaient plus bouger davantage en raison du nouveau deal, ils restaient et vivaient ici.

 

D’abord, je trouvais étonnante, cette sorte d’atmosphère de quartier; Kara Tepe faisait même penser (à première vue) a un genre de centre de vacances … Tout le monde était souriant, les enfants couraient et jouaient partout … Cinéma en plein air et activités telles que le football et la maternelle se produisaient chaque jour … Vous ne pouviez pas ressentir le stress et la pression que nous éprouvions l’hiver dernier lorsque les bateaux arrivaient tous les jours. Et c’était étrange de ne pas ressentir cette tension, de ne pas s’attendre à ce que le téléphone sonne à tout moment pour vous avertir qu’un bateau arrivait. Ne pas être en «mode d’urgence» était dérangeant car c’était comme si tout allait bien alors que le travail était encore crucial et, bien sûr, ne pas avoir d’arrivées de bateaux ne signifiait pas que nous n’avions rien à faire …
Entre l’école, la distribution rapprochée des aliments, le tri et le stockage des dons, etc. Beaucoup de choses étaient encore nécessaires. Nous n’Etions plus confrontés à une crise humanitaire d’urgence, mais nous soutenions à long terme les milliers de personnes qui étaient bloqués, cloitres dans le camp.
Bien sûr, ils ne pouvaient pas bouger, mais ils avaient toujours besoin d’un endroit pour vivre le temps d’obtenir leur statut de demandeur d’asile. Et notre travail était de rendre la vie moins difficile pour tout le monde et de les faire passer durablement et surement dans le processus d’obtention de l’asile. Nous travaillions tous les jours … petit à petit … Lentement, mais sûrement, nous soutenions l’effort.
Nos tâches étaient fondamentalement les mêmes que le dernier hiver, mais elles adoptaient une forme différente. La distribution alimentaire été conduite par Sara (l’une des personnes les plus dévouées que j’ai pu rencontrer le long de la route) et elle faisait tout ce qu’elle pouvait (littéralement, elle venait de donner un an de sa vie) pour les gens du camp. Pour eux, elle avait eu l’idée de changer le processus de distribution des aliments, et pour faciliter leurs vies, elle avait organisé un service quotidien de distribution de nourriture de porte à porte.
Et c’était bien mieux que de livrer le repas devant une file d’attente de personnes affamées; bien plus épuisant, bien sûr, car nous transportions de lourdes boîtes alimentaires partout dans le camp, mais à la fin, tout le monde était plus heureux de cette façon. Nous connaissions mieux les gens, ils étaient heureux. Et je pense que c’était l’une des choses qui faisaient la différence entre notre groupe et les autres ONG’s en place.
Nous allions à eux.
We were going to them.

 

En outre, la distribution des vêtements n’était plus le bordel que nous avions connu puisque nous livrions les marchandises en fonction d’un calendrier des rendez-vous afin de se concentrer sur moins de personnes chaque jour, mais d’être en mesure de répondre plus efficacement à leurs besoins.
Une de mes autres tâches dans le camp était de me charger des leçons de français dans l’école d’HSA. En effet, des Africains (Cameroun, Centrafrique, RDC) étaient parmi les réfugiés et demandaient également des études. J’ai rencontré leurs enfants et commencé à leur apprendre chaque jour à essayer de couvrir tout le spectre de l’éducation de base. C’est étrange de se rendre compte de l’utilité de votre connaissance (aussi mediocre soit-elle).
Je ne m’étais encore jamais attendu à être un enseignant, mais je me suis decouvert une nouvelle utilité qui pouvait changer, à son échelle, le mode de vie de ces personnes. C’est amusant de penser que jamais je n’aurais pu être professeur en France sans au moins un MASTER ou quelque chose de semblable, alors que le peu que je connaissais ici, me faisait mener des cours d’écriture, de mathématiques, de géographie, etc.
Et je donnais également des leçons de français hors classe pour les arabophones, travaillant dur pour faire ma soupe entre l’Arabe, l’Anglais et le Français.
Pendant plus d’un mois, tout en travaillant dur pour rendre la vie dans le camp meilleure et durable, j’ai découvert comment la crise avait changé et comment l’accord UE-Turquie avait impacté sur la vie des gens. Je me suis rendu compte de la différence entre aider dans une situation d’urgence et supporter un travail humanitaire à long terme: deux choses complètement différentes, mais aussi importante et cruciale.


Pendant un mois entier, j’ai compris qu’il n’était plus seulement question d’aider les «réfugiés»: nous vivions avec eux. Ils faisaient partie de nos vies, une partie des gens que nous voyions toute la journée. C’étaient nos amis et, il était délicat de garder une distinction claire car vous étiez disposé à passer du temps avec eux, tout simplement en profitant de bons moments, à vous rapprocher d’eux … mais vous deviez garder à l’esprit que vous ne pouviez pas être trop proche … garder un ” espace ” et rester neutre. Ils étaient encore «réfugiés» et vous étiez toujours «volontaire humanitaire» et cela signifiait que vous aviez des responsabilités à leur égard.

C’était douloureux parfois et souvent, une chose difficile à faire. Nous étions tellement proches d’eux, faisions tant de choses ensemble, dessiner, nager, chanter, jardiner, apprendre, blaguer … bref, toutes les bonnes choses qu’on fait dans la vie avec les gens qu’on aime, a la différence qu’ici, vous n’étiez pas autorisé à les considérer- comme vos amis: pour les ONG, ils étaient d’abord des «personnes dans le besoin» que nous devions aider.

Je dirais que cette situation m’a permis de me questionner sur l’importance de la relation humaine lors d’une crise comme celle-ci. Ça m’a fait me demander s’il était possible d’aider les gens avec humanité sans perdre notre efficacité. Pour aider «vos amis» à traverser une situation critique, d’être juste et équitable à tous. Peut-on aider une personne qu’on aime comme on aide le dernier des connards?

Je pense que c’est l’une des choses les plus difficiles dans le travail humanitaire.

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